Jardin de Cristal

Le verre en Lorraine dans l'Antiquité

Auteur(s) : Hubert Cabart

1) L'organisation de la production
1.1 Les ateliers primaires
L'industrie du verre à l'époque romaine est calquée sur celle des métaux. Les recherches montrent que la matière brute est élaborée dans des ateliers "primaires" situés en Égypte ou au Proche-Orient (Liban, Israel), proches des sites de production du natron et des carrières de sables siliceux à faible teneur en fer. Préparé en grosse quantité, le verre est ensuite concassé et les blocs de verre brut, destinés à être refondus, sont expédiés dans tout le monde romain avec une part de vaisselle prête à la vente. Les deux matières premières (sable et natron) utilisées pour la fabrication du verre viennent donc des mêmes endroits. Cette façon de procéder explique pourquoi les analyses de la matière des verres retrouvés en Gaule donnent des résultats sensiblement identiques.

1.2 Les ateliers secondaires
Au plus près des sites de consommation, des ateliers "secondaires" refondent cette matière brute et la mélangent à du verre local recyclé pour façonner les objets. De cette façon, l'artisan peut adapter sa production à la demande locale. Ces ateliers sont situés dans les grandes villes (Lyon, Cologne), souvent dans les quartiers réservés aux artisans des arts du feu, avec les potiers et les bronziers. D'autres fours sont construits dans les bois, comme à Hambach en Allemagne. La diffusion de la production de ces officines n'est connue que si les vases portent un signe distinctif facile à repérer (verreries à décor serpentiforme de Cologne ou barillets marqués ECVA à Hambach).

1.3 Les découvertes d'ateliers en Lorraine
En Lorraine, des ateliers sont attestés à Metz en Moselle et à Lavoye et Froidos en Meuse. Ces trois installations datent du Bas-Empire. Les fouilleurs ont mis au jour des éléments vitrifiés, des morceaux de creusets, des scories et des déchets de fabrication : gouttes de verre, traces de pinçage et d’étirage. La production de ces ateliers est mal cernée. À Froidos, des plaques de calcaire polies auraient servi à couler du verre à vitre. Dans la publication, Chenet indique aussi la présence d'une grande quantité de verroterie (bagues, bracelets, perles, tête d'épingle) et de nombreuses tesselles de mosaïque.

2) L'utilisation du verre
2.1 Une matière riche en possibilités
Les qualités du verre, qui permettent à celui-ci d'être utilisé de nos jours dans de nombreux domaines de notre vie quotidienne, étaient déjà connues des romains.
— L'inertie et l'insolubilité permettent la conservation des aliments, l'utilisation pour la vaisselle de table (gobelets et plats), le transport des cosmétiques et d'autres denrées.
— La transparence permet de reconnaître le contenu des vases et de fabriquer des vitres comme celles retrouvées à Ennery ou à Hettange-Grande en Moselle.
— La dureté et l'opacité sont utilisées pour des verroteries (perles et bracelets) ou des tesselles de mosaïques.

2.2 Réutilisation et recyclage
Les verreries n'ont pas une utilisation unique. Les pots et vases utilisés pour le transport (conditionnement) sont largement réutilisés. Ils servent à la conservation dans la cuisine. Ils nous sont bien connus car ils ont aussi été utilisés comme urnes cinéraires, à tel point qu'on a longtemps pensé qu'ils étaient strictement destinés à cet usage.
Comme pour les métaux, la matière des vases en verre brisés est systématiquement conservée pour être refondue pour produire de nouveaux objets. Ce recyclage implique de grosses différences par rapport à la céramique :
- Alors que les tessons de vases en terre sont toujours très nombreux, on découvre peu de verre dans les habitats. Il faut des circonstances particulières d'abandon pour qu'on puisse se rendre compte de l'importance du verre dans la vaisselle domestique.
- Les analyses chimiques, qui devraient permettre de connaître l'origine probable d'un verre en déterminant les facteurs géochimiques liés à la nature des sables, à celle des fondants et à celle des ajouts (colorants, décolorants et opacifiants), sont d'interprétation délicate à cause de ce mélange de matières de provenances différentes.

3) Les sources d'informations
3.1 L'apport de l'archéologie funéraire
L'étude des nécropoles a débuté depuis longtemps car les tombes fournissent de nombreuses pièces presque toujours complètes et parfois intactes. Le cas de Dieulouard est significatif. Caignart de Saulcy mène, en 1831, quelques fouilles sur le site du "Vieux Paquis". Après lui, les travaux sont repris par le comte J. Beauprè au début du XXe s. puis par P. Y. Deseigne entre 1963 et 1969 et enfin par la Direction des Antiquités de Lorraine avec J.-P. Bertaux et R. Billoret entre 1963 et 1969. La documentation est inégale et pratiquement inexistante pour les fouilles anciennes. Les objets conservés sont dispersés dans plusieurs institutions dont le Musée lorrain à Nancy.
L'apport de la fouille des sépultures à notre connaissance de la verrerie est très dépendant du rite funéraire. Dans les premiers siècles de notre ère, l'incinération est majoritaire. Lors de la cérémonie, le verre est souvent détruit par le feu (éclatement et fusion). Les seuls objets retrouvés sont les urnes, comme dans les coffres en pierre de la rue Colson à Montigny-lès-Metz, et éventuellement des offrandes secondaires formées de quelques balsamaires comme dans l’incinération 210 de la petite nécropole rurale d'Epping en Moselle.
À partir du IIIe siècle, l'inhumation redevient le rite funéraire le plus utilisé. Le défunt est enterré dans un cercueil, habillé et accompagné de vaisselle et d'offrandes diverses. Les nécropoles du Bas-Empire livrent une grande variété d'objets en verre, où prédomine le service à boire. Ainsi les tombes de Dieulouard (Meurthe-et-Moselle) ont fourni d'importantes séries de gobelets et de bouteilles. La tombe n° 198 de Fontoy en Moselle, dont il ne restait que la moitié inférieure, du bassin jusqu’aux pieds, contenait encore dix vases en verre et un bracelet. Les objets de Laneuvelotte, en Meurthe-et-Moselle, montrent les possibilités de décorations utilisées par les verriers dans l'Antiquité tardive.

3.2 Les sites d'habitat
Les fouilles d'habitat offrent la possibilité de découvrir le verre d'usage journalier. Malheureusement, à l'inverse de la céramique, le verre brisé est recyclé. Dans certains cas favorables à l'archéologue (perte, incendie, destruction), son enfouissement pourra être daté par les méthodes stratigraphiques. Ainsi, la coupe gravée d'un décor de poissons perdue dans un puits de Grand (Vosges), que les caractéristiques de la gravure identifient aux productions d'Égypte de la fin du IIe –début IIIe s., est le témoin d'un échange à très longue distance entre ce pays et le grand sanctuaire de l'Est de la France.
Une attention particulière doit être apportée au site de Bliesbruck en Moselle, qui bénéficie d'une fouille programmée depuis 1978. L'exploration, de plusieurs hectares a permis la mise au jour de quartiers artisanaux et commerciaux ainsi que d'un ensemble thermal. La verrerie de ce site a été étudiée par Albert Quirin en 1993 et pour les trouvailles plus récentes par Alexandre Bolly et Sébastien Lorsung en 2006. La verrerie reste rare. Aucune pièce n'est complète. L'étude d'Albert Quirin portait sur 1658 fragments dont seulement 194 tessons appartenaient à des formes reconnaissables. Celles d'Alexandre Bolly et de Sébastien Lorsung correspondent respectivement à 158 et 184 fragments. C'est une verrerie ordinaire, sans doute bon marché, aux décors pauvres et sans originalité. Mais, sur ce site rural, le verre apparaît dès le Ier siècle de notre ère et semble d'un usage bien établi pour la verrerie de table dans la deuxième moitié de celui-ci.

3.3 Des fosses de rejet
Deux sites ont fourni récemment des quantités importantes de verres. Ce sont Gravelotte et Pontpierre (contournement de Faulquemont) en Moselle. Dans les deux cas, le verre a été retrouvé dans des fosses peu profondes contenant des cendres, de la céramique et des restes osseux. Le matériel est brûlé en grande partie, ce qui entraîne, pour le verre, des déformations et parfois la fusion plus ou moins complète. Ces structures sont interprétées comme des fosses de nettoyage du bûcher funéraire ou comme des restes du repas funéraire ou de commémorations périodiques. Bien que les verres soient abîmés par le feu, beaucoup restent identifiables. Il est possible de se faire une idée des formes utilisées conjointement pendant une seule cérémonie.

4) La diffusion en Lorraine
4.1 L'arrivée du verre en Lorraine
Le verre apparaît assez régulièrement dans les incinérations du Ier siècle, aussi bien en ville qu'à la campagne, sous la forme de simples balsamaires comme à Jouy-aux-Arches, à Metz, Rue des Roses ou à Épping en Moselle. Mais ces découvertes ne reflètent pas fidèlement l'usage du verre car les fouilles de Bliesbruck ou de Gravelotte montrent, à la même époque, une verrerie abondante et très diversifiée.
Sur ce dernier site, la couleur du verre est le plus souvent légèrement bleutée (verre naturel). On trouve aussi un peu de verre incolore et quelques vases jaune-vert. Les verriers fabriquaient aussi des récipients bleu-cobalt ou vert-émeraude, mais aucune forme n'est identifiable car ces objets sont complètement fondus. Un vase de Gravelotte, en verre violet avec des traînées blanches, ressemble, par sa technique de fabrication au gobelet bleu moucheté de blanc du musée de Metz. Dans les deux cas, la paraison est roulée sur des fragments de verre de couleur différente, qui, en fondant, donnent l'effet recherché.
Plusieurs techniques de fabrication sont utilisées concurremment. Les coupes côtelées, parfois marbrées, inspirées des modèles métalliques, sont obtenues par pressage dans des moules. L'intérieur est ensuite poli et la lèvre est rectifiée par meulage. Le soufflage à la volée est utilisé pour la production de toutes sortes de balsamaires, pour des flacons de toilette appelés "aryballe", pour des vases à une anse "modiolus", pour des bouteilles et des "patères". Le soufflage dans un moule permet d'uniformiser la production tout en imprimant un décor sur le vase. À Gravelotte et à Bliesbruck, des bouteilles carrées ainsi que des gobelets à décor d'amandes ont été mis au jour. Des fragments d'un gobelet orné d'une course de char, avec le nom de l'aurige MUSSCULOS, proviennent d'une découverte fortuite de Naix-aux-Forges en Meuse.
Comme il n'existe pas de preuve d'une fabrication locale, il faut en déduire que ces objets sont importés. Ils peuvent provenir d'Italie (Rome ou Aquilée), mais aussi, dès la fin du Ier siècle, des ateliers de Lyon et d'Avenches qui sont déjà en activité.

4.2 Le verre se généralise
Au IIe siècle, les pots en verre, parfois munis de couvercle, qui servent d'urnes funéraires, sont scellés dans des coffres en pierre à Betting-lès-Saint-Avold, à Montigny-lès-Metz ou à Metz. Ils sont déposés en pleine terre à Pontpierre et à Laneuvelotte.
Le verre est maintenant commun. Les vases de couleur ont disparu et la verrerie est généralement bleutée. Les fouilles de Gravelotte et de Pontpierre ont mis au jour des assiettes, des coupes et des gobelets en verre très fin, soufflés à la volée. Le soufflage dans un moule permet d'obtenir des bouteilles prismatiques, faciles à ranger dans des caisses en bois pour le transport, et un type de barillet précoce dont la panse est décorée de rangées de bossettes en quinconce.
Les verriers sont maintenant bien implantés sur les bords du Rhin et les ateliers de Cologne sont connus pour une production de qualité qui se poursuivra aux siècles suivants.

4.3 Une verrerie de qualité
Au IIIe siècle, la verrerie bleutée d'usage courant est encore fabriquée. On constate une disparition progressive des bouteilles carrées dont la production n'est plus assurée. Pour la verrerie de qualité, les verriers cherchent à obtenir un verre incolore et transparent comme le cristal de roche. Cette matière incolore sert à fabriquer les gobelets à deux anneaux de base, les plats de présentation qui imitent les types métalliques ou les bouteilles "Mercure", ainsi nommées car leur fond porte une marque qui représente souvent le dieu. Un vase en verre noir opaque, trouvé à Pontpierre, est une importation d'un atelier encore mal situé.
La vaisselle de qualité est décorée. La gravure à froid, obtenue par meulage, recouvre les objets de motifs géométriques, comme un gobelet de La Maxe (Moselle), ou figuratifs comme sur les coupes de Grand (Vosges) ou de Floranges (Moselle). Des ateliers de Cologne, arrive une vaisselle très reconnaissable par son décor de filets vermiculaires qui recouvrent tout le vase.

4.4 Le temps des mutations
Au IVe siècle, la teinte du verre devient progressivement verdâtre, jusqu'à vert-olive au début du Ve siècle. Malgré les troubles, les verriers continuent à produire une verrerie abondante et sans doute bon marché. Les fouilles des nécropoles du Bas-Empire à Fontoy ou Floranges en Moselle et Dieulouard ou Laneuvelotte en Meurthe-et-Moselle fournissent de bons exemples des formes en usage.
On constate une tendance à la simplification. Les lèvres sont souvent coupées et laissées en l'état, sans finition. Les verreries apodes sont de plus en plus nombreuses. Les vases sont moins souvent décorés à froid par la gravure mais plutôt par du verre de couleur utilisé sous forme de filets ou de pastilles. À côté des gobelets très simples et des bouteilles à col en entonnoir, avec ou sans pied, les verriers sont tout à fait capables de produire des pièces de qualité comme la bouteille appelée "diota" de Floranges ou la bouteille céphalomorphe de Metz-Sablon trouvée dans un sarcophage avec quatre autres récipients en verre.
La majorité des objets est soufflée à la volée. Des moules simples donnent des côtes. Des moules bivalves permettent d'obtenir des barillets qui sont les dernières bouteilles à porter des marques. Si le barillet de Toul peut encore se rattacher aux marques frontiniennes, celui de Floranges est marqué CEREI ATTICI et ceux de Yutz et de Fontoy, qui portent respectivement les marques EQVA et ECAV, se rapprochent des productions de Hambach en Allemagne.
Les cimetières de Fontoy et de Floranges, qui servent jusqu'au VIe siècle, montrent que le verre continue d’être utilisé sans interruption, même s'il y a une évolution des formes vers le répertoire du Haut Moyen Age.

L'évolution de la verrerie en Lorraine à l'époque gallo-romaine n’est pas très différente de ce qu'on observe dans les autres régions de la Gaule. À l'inverse de la céramique, nous sommes encore dans l'incapacité de préciser les caractéristiques de la production locale qui est pourtant établie. Le savoir faire des verriers ne disparaît pas avec les invasions de la fin de l'Empire et la verrerie de l'époque mérovingienne n’est que l'évolution des productions romaines tardives.