Jardin de Cristal

Le verre en Lorraine du Bas Moyen Age à la Guerre de 30 Ans

Auteur(s) : Agnès Gelé

La Lorraine a été très tôt terre de verriers. Si cette activité est attestée dès l'Antiquité, et se poursuit pendant tout le haut Moyen Age, nous ne connaissons rien du verre du Xème au XIIIème s. pour cette région. Aussi l'étude du verre lorrain du bas Moyen Age est forcée, faute de mobilier, de commencer au XIVème siècle. La Guerre de Trente Ans mettra un frein à cette activité, avec la mise et sac et la destruction de nombreux sites de production et en désorganisant complètement le tissu économique régional.
D'un point de vue typologique, et de celui de l'organisation de la production, il est très difficile de faire correspondre l'histoire du verre en Lorraine à de simples découpages historiques, comme c'est le cas pour l'étude de nombreux mobiliers lorrains contemporains. Aussi, il a été volontairement choisi d'étudier ce matériau, dans ce cadre régional particulier, jusqu'au début de l'époque moderne et de ne pas s'arrêter à une date butoir liée à un contexte historique national.
Dans un premier temps, la gobeleterie sera étudiée, tant dans son évolution typo-morphologique que dans celle des composants du matériau. Puis la question du verre plat sera abordée, beaucoup plus succinctement puisqu'il ne présente pas d'évolution morphologique significative. Enfin, les sites de production seront évoqués.

I. Le verre creux
A. Les formes rencontrées
Les formes de verres à boire rencontrées se divisent, pour l'essentiel, en deux grands ensembles, les gobelets et les verres à pied.
Un gobelet est un récipient ouvert à parois verticales ou très faiblement évasées, généralement dépourvu de pied, et dont le corps est formé d'une seule paraison, le plus souvent décoré de côtes verticales ou obliques. Un certain nombre de gobelets côtelés lorrains se rapprochent des formes allemandes type Maigelein ou Maigelbecher , en verre de fougère, tandis que d'autres sont semblables à des exemplaires mis au jour dans des sites du Bassin Parisien, comme par exemple, lors des fouilles de la rue des Lombards à Paris , au Collège de France , et de la Cour Napoléon du Louvre .
Concernant les formes du domaine d'influence française, et pour schématiser leur évolution, il est possible de remarquer que dans un premier temps le décor de côtes, le plus souvent verticales, est moulé et retravaillé à la pince, tandis qu'ensuite les côtes sont beaucoup moins marquées, simplement moulées et le plus souvent obliques .

Les verres à pied présentent une évolution beaucoup plus marquée.
Les verres à tige sont les plus anciens. Le plus souvent de couleur vert pâle, le contenant est souvent plus large que haut, campaniforme, ou en forme de tulipe, avec une paroi côtelée et la base de la tige présente un renflement et des stries longitudinales et irrégulières, résultant d'une torsion lors du détachement du pontil, dont on distingue encore la marque. La coupe peut aussi être décorée de petites dépressions hémisphériques s'organisant géométriquement, de façon variée en fonctions des différents décors observés. La tige peut être creuse ou pleine. Le pied s'évase à l'horizontale pour former un disque mince. On dénombre l'utilisation de deux à trois paraisons pour leur fabrication. De nombreux verres à tige ont été découverts, notamment à Metz, dans des ensembles datés du XIVème siècle et se rencontrent encore dans des contextes du XVème siècle.

Les verres à pied refoulé, qui apparaissent au XVème siècle et se rencontrent jusqu'à la fin de la période étudiée, sont formés d'une paraison unique, le pied correspondant à un refoulement de la matière lors du soufflage. Ils peuvent être aussi bien de couleur vert pâle qu'incolore et présentent des profils variés, avec une prédominance de la forme bitronconique. Le pied ainsi que le contenant peuvent être décorés, au moyen de décor moulé, décor de résille notamment, par des applications d'émail, de forme géométrique (tel que le décor formé d'une série d'accolades en filets d'émail blanc formant des lignes horizontales et verticales, comme à Châtel-sur-Moselle (54)) ou figurées, ou, comme c'est le cas le plus souvent, rester vierge.
Quelques exemples de verres qui présentent un profil identique et sont datables de la même époque sont composés de deux paraisons, une pour le pied et une autre pour le contenant. C'est le cas par exemple de quelques verres de Dieulouard (54), dont quatre présentent un décor de filet bleu rapporté à la base du pied.

Les verres à jambe sont un peu plus tardifs et apparaissent dès le XVIème siècle. Formés de deux ou trois paraisons, ils sont composés d'un contenant, d'une jambe et d'un pied. La jambe peut correspondre à une ou plusieurs boules, à décor moulé ou non. Les profils sont variés et les formes décoratives nombreuses.

Outre les verres à boire, d'autres objets en verre ont été découverts et/ou fabriqués en Lorraine.
C'est le cas de petits cors retrouvés dans de nombreux sites du quart nord-est de la France et en Belgique et datables d'après les contextes de la fin du XVème et du XVIème siècles, semblant correspondre à ce que Germaine Rose-Villequey nomme verroterie musicale.
Des verres à caractère médical et pharmaceutique, tels que urinoirs, ou verres à mirer les urines, casques de distillation , ou encore ventouses sont aussi présents dans les collections lorraines.
La Lorraine est aussi lieu de production de miroirs. Ces objets n'ont à ce jour pas été découverts en fouilles, mais sont cependant cités à de nombreuses reprises dans des textes. Nous connaissions peu de choses de cette industrie. Les sites de production de Saint-Quirin et de Bainville-aux-Miroirs sont les plus connus des contemporains. Au XVIème s., les mentions de production de miroirs se multiplient, sans pour autant apporter plus de précision. Les techniques de mise en œuvre sont explicitées, nous permettant d'appréhender le mode de fabrication de ces artefacts.
A cela, il convient d'ajouter la découverte de perles de verres datées du XVème s., tant à Metz qu'à Châtel-Saint-Germain . Ces perles, de petite taille (de 5 à 7 mm de diamètre), entraient vraisemblablement dans la confection d'éléments à caractère religieux, tel que chapelets et patenôtres. Il est d'ailleurs permis d'imaginer qu'il s'agissait là aussi d'une production régionale, un site de production de la Vôge portant le nom de Patenostière .

B. Evolution de la composition
Parallèlement à une évolution morphologique, un changement de fondant fait évoluer la composition du verre utilisé pour la production de la gobeleterie au cours de cette même période. Le verre dit « de fougère », calco-potassique, de couleur vert pâle est représentatif du mobilier médiéval, et perdure jusqu'au XVIème siècle. Les verres à tige lorrains sont en verre de fougère, de même qu'une grande partie des gobelets, tandis que seuls quelques verres à pied sont en verre vert pâle.
Mais dès la fin du XVème siècle, en cherchant à obtenir un matériau plus incolore à la suite des verriers italiens de Murano, le verre sodique refait son apparition. Aussi les verres à jambe, et notamment les verres à boule, sont-ils le plus souvent en verre incolore, ou encore rose ou gris très pâle, voire jaune très pâle, en fonction des éléments chimiques contenus dans les différents composants.

Il est possible de mettre en relation l'évolution des formes avec celle de la composition, la seconde moitié du XVème et la première moitié XVIème s. présentant alors un tournant majeur. Mais les collections permettent difficilement de dissocier de façon claire et tranchée une évolution sur une période courte, le tout se faisant par glissements typologiques progressifs.

II. Le verre plat
Ce matériau, qui ne doit pas être confondu avec le vitrail fréquent dans les établissements religieux, semble peu employé dans les sites castraux ruraux avant le XVème siècle. Par contre, plusieurs fouilles d'habitats urbains ont livré du verre plat des XIIème - XIIIème siècles , et les sites castraux urbains comme le château du Louvre en sont mieux pourvus .
En Lorraine, des sites ruraux antiques, tels qu'Hettange-Grande (Moselle) et Ennery (Moselle) prouvent que ce matériau est utilisé très tôt, même si les quantités de vitrage retrouvées sont faibles, en raison d'une vraisemblable récupération des matières premières. Il faut attendre la seconde moitié du XVème siècle pour voir apparaître des dépenses concernant des verrières en milieu castral, comme à Vaudémont (54) , à Custines (54) ou à Nancy (54) . A Epinal (88) , les vitres se trouvent essentiellement dans les niveaux du XVIème et du XVIIème siècle, dans des proportions encore modestes.

Si le verre plat, encore appelé verre en table ou verre en manchon, est retrouvé dans des contextes archéologiques à partir du XVème s. de façon de plus en plus fréquente, c'est lui qui va asseoir le renom du verre lorrain.
En verre de fougère ou de couleur, il tire son nom de la technique de fabrication employée, puisqu'elle consiste à souffler de longs cylindres, ou manchons, dont on excisait les deux extrémités, que l'on coupait ensuite dans la longueur, afin d'obtenir une feuille de verre, après qu'elle eut été étalée. Cette plaque, nommée table de verre, transportée telle quelle depuis les centres de production, était ensuite découpée au moyen de grugeoirs afin d'obtenir des éléments de verre à la taille et à la forme désirée lors de la création de verrières (carrés, rectangles, losanges, …).

La majorité des sites de la Vôge étaient des centres de production de verre en table, la production de menu verre, jugée moins noble et sans doute moins lucrative, étant le plus souvent conjointe à cette première activité.


III. Organisation de la production
L'histoire des familles de verriers et de la mise en œuvre de la production du verre lorrain a été très bien étudiée tant par Germaine Rose-Villequey , que par Gabriel Ladaïque et Michel Philippe .
Il ne s'agira ici que d'un rapide aperçu de la production et de son organisation au sein de l'espace régional, résumant les données des auteurs précédemment cités.

Les éléments archéologiques et textuels permettent de noter l'existence d'une période de transition entre un mode de production itinérant et une sédentarisation, dont le tournant se situe au XVème s..
A regarder les zones de production après sédentarisation sur une carte de la Lorraine, il apparaît que l'essentiel des sites se situent en bordure du duché. A cela, deux explications s'imposent.
La première, qui semble logique, est la nécessité pour les verriers d'avoir à proximité des lieux de production un maximum des éléments nécessaires à la fabrication du verre. D'où une localisation en fonction du contexte géomorphologique, pédologique et de la présence d'une couverture forestière nécessaire au maintien en activité des fours. Ainsi, une majorité des verriers se sont installés sur un substrat gréseux, permettant d'obtenir facilement la silice nécessaire, et dans une zone forestière, afin d'obtenir du bois en quantité suffisante ainsi que des fougères, utilisées comme fondant. Lorsque le mode d'organisation de la production était encore itinérant, il répondait déjà à ce premier impératif.
La seconde est d'ordre politique. Si les maîtres-verriers sont des nobles, ils ont le droit de porter l'épée. A ce titre, ils doivent défendre le territoire ducal de toute incursion, dans une période de troubles et de rivalités politiques, de contestations territoriales et de guerres incessantes.

A côté de ce rôle d'ordre territorial et politique, les ducs voient en les maîtres-verriers une force économique et de renommée de la Lorraine. Aussi tendent-ils à encourager, puis à réglementer cette production, en fonction des intérêts économiques et politiques régionaux .

De fait, la Lorraine s'inscrit dans un courant commercial qui va de l'Italie du Nord aux Pays-Bas, faisant ainsi la renommée du verre lorrain, notamment du verre plat, mais aussi des routiers vosgiens.


Cette organisation économique et sociale va être mise à mal définitivement par la Guerre de Trente Ans et ses nombreuses destructions, après que de nombreux conflits aient opposé les verriers lorrains au Duc et que les premières migrations des verriers lorrains aient eu lieu dès la fin du XVIème s.. L'âge d'or de la production de verre en Lorraine, concernant cette période tout au moins, n'aura été que de courte durée.