Jardin de Cristal

Emile Gallé

Auteur(s) : François Le Tacon


Emile Gallé en 1889, collection privéeEmile Gallé naît le 4 mai 1846 à Nancy. Son père, Charles Gallé-Reinemer, dirige dans cette ville un commerce de cristaux et de porcelaine et devient un véritable créateur, tout en restant très fidèle aux principes du style éclectique Napoléon III. En 1865, Charles Gallé souhaite que son fils unique, Emile, lui succède. Emile Gallé deviendra directeur artistique de l’entreprise de son père en 1867 et seul responsable en 1878.

Emile Gallé, créateur et novateur infatigable, à l’imagination débordante, est un des esprits les plus singuliers de tous les temps. Sa sensibilité le porte vers la musique, la poésie, la littérature et l’art en général. Ses facultés lui permettent de maîtriser la matière par la mise en œuvre de multiples techniques qu’il expérimente avec rigueur. Il sait aussi être un redoutable chef d’entreprise. Il est en outre un des rares à avoir été capable de se lancer simultanément, avec une égale autorité, dans la recherche scientifique et la création artistique.

L'intérêt d'Emile Gallé pour la nature commence très tôt, sous l’influence de son grand-père, soldat de l’Empire, de sa mère, Fanny Reinemer et de sa préceptrice, Virginie Mauvais, une figure extraordinaire de la vie nancéienne. Il est élevé dans le culte de Jean Jacques Rousseau et apprend à lire dans les Fleurs animées de Grandville qui se terminent par un traité de botanique et de physiologie végétale. A l'age de 14 ans, lorsqu'il est encore élève au Lycée Impérial de Nancy, il devient l'ami de René Zeiller ( 1847-1915 ), dont le grand père maternel, Charles François Guibal (1781-1861), petit fils de Barthélémy Guibal, sculpteur du roi Stanislas Leszczynski, est passionné de botanique. Ce grand père emmène en promenade ses petits-fils Paul et René, ainsi qu'Emile Gallé. Il herborise avec eux à travers les bois et des coteaux des environs de Nancy. Emile Gallé suit aussi les excursions et l'enseignement public de Dominique Alexandre Godron ( 1807-1888 ), homme encyclopédique, Professeur de Botanique à la Faculté des Sciences de Nancy et rival respecté de Charles Darwin.
Emile Gallé en 1889, collection privée

Emile Gallé devient rapidement un remarquable spécialiste des plantes auxquelles il va vouer jusqu’à sa mort une passion sans partage. Il collabore à la Flore de Lorraine de Godron et, en 1880, le Maire de la ville de Nancy sollicite Emile Gallé pour faire partie du Comité de surveillance du Jardin Botanique en remplacement de Dominique Alexandre Godron.

Emile Gallé ne se contente pas de fréquenter et d’administrer le Jardin Botanique de la ville de Nancy. Il constitue une incroyable collection de végétaux dans sa propriété personnelle, 2 avenue de la Garenne, puis plus tard dans les jardins de son usine au 39 de la même avenue. A sa mort il possède aux environs de trois milles espèces provenant du monde entier.
Emile Gallé est très rapidement conquis par la pensée évolutionniste de Charles Darwin, qui joue un rôle essentiel non seulement sur sa propre orientation scientifique, mais aussi sur ses conceptions artistiques. Malgré de multiples activités, il réussit à se constituer à Nancy, en France et à l'étranger un étonnant réseau de relations scientifiques qui lui permet d'avoir rapidement accès aux découvertes les plus récentes dans les domaines les plus divers. Il y attache la plus extrême importance comme en témoigne l'envoi, quelques mois avant sa mort, de ses propres travaux scientifiques aux naturalistes de plusieurs pays avec lesquels il est en relation suivie.

L'originalité de la pensée et de l'œuvre scientifiques d'Emile Gallé a presque complètement échappé à ses contemporains. Il poursuit pourtant l'œuvre des penseurs évolutionnistes du dix-neuvième siècle, Lamarck, Goethe et Darwin. Il a pour ambition d'établir la phylogénie de certaines familles, comme celle des orchidées, et pour objectif de déterminer comment une espèce peut dériver d'une autre. Enfin, il décrit clairement les mutations et comprend, le premier ou l’un des premiers, le rôle qu'elles peuvent jouer dans l'évolution des espèces.
Page d’un manuscrit d’Emile Gallé sur les orchidées lorraines, 102, collection privée

Emile Gallé transcrit sa passion pour la nature et la science dans ses oeuvres d'art. C'est sa passion pour la science et la nature qui sont les moteurs de son inspiration artistique. Si on ajoute à cela, chez un homme infatigable, une imagination particulièrement vive, une connaissance approfondie des Écritures, des grands écrivains, des philosophes et des psychologues, ainsi que le sens de la rhétorique et des symboles, on obtient, par une étrange alchimie, un des esprits les plus formidables de tous les temps. Il est un des rares à avoir été capable de se lancer simultanément, avec une égale autorité, dans la recherche scientifique et la création artistique, et cela dans les domaines du verre, de la céramique et du bois.
Si Emile Gallé a renouvelé l'art décoratif, c'est pour avoir étudié la plante, l'arbre, la fleur à la fois en artiste et en savant (Henriette Gallé-Grimm, Écrits pour l’Art, 1908).

Page d'un manuscrit d'Emile Gallé sur les orchidées lorraines, 102, collection privée

Si les thèmes qui nourrissent l'inspiration artistique d'Emile Gallé sont multiples (l'Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance, le dix-huitième siècle, l'Orient, l'islam), la nature est sa principale source d'inspiration. A la fin de sa vie, elle sera sa source d’inspiration exclusive.

L'artiste a besoin que les spectacles changeants de la vie et les chaleureux contacts de la nature viennent ébranler ses facultés d'émotion esthétique, afin qu'il éprouve l'irrésistible désir de communiquer à d'autres hommes, par ses oeuvres, son admiration et son poignant émoi.
Si utile, si instructive que soit, pour l'éducation de l'artiste, la connaissance des chefs-d'oeuvre de ses devanciers, elle ne saurait point, sans danger, anéantir la personnalité de l'artiste et son génie, se substituer à cette école, à cette galerie de chefs-d'oeuvre qui s'appelle la vie (Emile Gallé A propos du prix de Rome, 1903).
La vie est synonyme de perfection et donc de beauté. Pourquoi l'artiste rechercherait-il d'autres sources d'inspiration que la nature, puisqu'elle peut lui fournir des modèles idéaux en nombre illimité ? Mais pour saisir cette perfection et lui transmettre son propre souffle, encore faut-il que l'artiste puisse comprendre la nature.
Emile Gallé a ainsi élaboré un nouveau langage décoratif, des formes nouvelles, une nouvelle approche du beau, autrement dit un Art nouveau. Le travail de la matière n’est plus alors seulement un art décoratif, un art mineur, il est Art. Le souffle de l’esprit s’associe avec celui du verrier, du céramiste ou de l’ébéniste et métamorphose la matière :
Grâce à lui, la matière, subtilisée et sublimée, exprime tour à tour la splendeur amoureuse et l’énigme poignante de l’Univers. Aux formes et aux nuances qu’il sait combiner, il mêle ce que la nature inspire de tendresse et que cette tendresse inspire au coeur qui le ressent. Dans le verre précieux de chacun de ses vases, on dirait qu’une âme adorable est enfermée. (Emile Hinzelin, Emile Gallé, La Lorraine Artiste, 17-21, 1905)
Cet Art nouveau n’ira pas sans provoquer quelques surprises ou réticences parmi les contemporains comme en témoigne un extrait du Mariage de Minuit d'Henri de Régnier, qui relate la fascination qu'a éprouvé Jacques de Serpigny devant les verreries de Gallé :Un jour, donc, pendant l'Exposition universelle de 1889, Jacques de Serpigny, arrêté devant la vitrine qui contenait les verreries de Gallé, considérait, une fois de plus, ces bibelots étranges et ingénieux. Il y en avait là vraiment d'admirables : opaques ou transparents, de matières congelées ou refroidies d'avoir été fluides ou incandescentes. C'étaient des vases roses, noirs, violets ou glauques. Certains, vides, semblaient pleins d'une eau absente ; d'autres paraissaient comme corrodés de poisons ou ridaient leur cristal saumâtre ou givré. Sur leurs parois se dessinaient des algues, des herbes, des feuilles, des écorces, des insectes ou des poissons, des libellules cassantes ou de molles chauves-souris. L'art de ces fioles et de ces coupes était composite, singulier, impur et séduisant. La curiosité des formes compensait l'infirmité des lignes. Les panses s'enflaient bizarrement, les cols s'amenuisaient outre mesure, les anses se contournaient ou se recroquevillaient avec des fantaisies baroques. On éprouvait, devant ces verres, une sorte de malaise ; mais il était impossible de ne pas admirer leur invention et leur travail.

Emile Gallé n’est pas seulement un artiste décorateur. Il donne un sens à ses œuvres, qu’il explicite souvent par des citations tirées des auteurs qu’il préfère.
En dehors de la nature, l’amour est le thème qui revient le plus souvent dans ses œuvres. Emile Gallé célèbre l’amour en général, l’amour du beau, l’amour de la nature, l’amour des autres, l’amour des idées. La mort est aussi souvent présente, mais la vie, sous toutes ses formes, émeut Emile Gallé. Les arbres et la forêt l’ont maintes fois inspiré. Sa devise n’est-elle pas : Ma racine est au fond des bois ? Les mystères de la vie et de la mer, chantés par Baudelaire, ont aussi trouvé un écho particulier chez Emile Gallé. Pour Charles Baudelaire, les profondeurs marines symbolisent les insondables mystères de l’âme humaine. Emile Gallé éprouve une irrésistible attirance pour les milieux marins qui sont fréquemment présents dans son œuvre de verre. Par les matériaux qu’il a utilisés, par les formes qu’il a créées, par la lumière et les couleurs qu’il a mariées, par les symboles qui l’ont inspiré, Emile Gallé a inscrit dans la matière l’émotion de la vie.
Par ses œuvres et par les citations qu’il y fait graver, Emile Gallé apporte aussi son soutien aux victimes de l’injustice, de la guerre et des génocides. Il met son art au service de tous les hommes et rêve d’un monde nouveau où règneraient la paix et la justice. Il ne se contente pas de rêver et mène une lutte jusqu’à l’extrême limite de ses forces pour que partout les droits élémentaires des hommes soient reconnus :
Je suis prêt le cas échéant à protester encore ; c’est le droit, c’est le devoir d’un honnête homme, d’un citoyen. Avec le temps, on ne souffre plus si fort d’être toujours de toutes les minorités, dans les comités des beaux-arts et dans la vie. C’est une habitude à prendre. (Lettre d'Emile Gallé à Roger Marx, 18 juin 1903).
Son amour d’autrui le conduit à constituer un immense réseau de relations dans les milieux les plus divers, politiques, artistiques, commerciaux ou industriels. Son attirance pour les idées progressistes ne l’empêche pas de fréquenter les grands salons parisiens. Il est en relation étroite avec les plus hautes autorités de l’Etat et beaucoup d’hommes influents du pays. Mais il n’hésite pas à rompre avec ses anciens amis lorsqu’ils prennent des positions trop éloignées des siennes, en particulier au moment de l’Affaire Dreyfus.
Emile Gallé a un souci constant, bien dans l’esprit social de cette deuxième moitié du dix-neuvième siècle; il veut mettre l’art au service de tous. Et pour cela il dispose de nouveaux outils, la technique et l’industrie.
Je puis me présenter devant vous comme un vulgarisateur de l’art (Emile Gallé, Nancy, 1889).Cette expression de vulgarisateur d'art lui vaudra les sarcasmes de Robert de Montesquiou. Emile Gallé crée sa propre usine en 1885 pour le meuble et la faïence, puis en 1894 pour la verrerie. En 1897, soixante-dix à quatre-vingt personnes travaillaient dans l'usine de la Garenne à Nancy.Le soufflage du verre dans la cristallerie Gallé à Nancy, collection privée.












Le soufflage du verre dans la cristallerie Gallé à Nancy, collection privée