René Lalique, artiste de génie
Auteur(s) : Véronique Brumm
Né en 1860 et décédé en 1945, René Lalique a vécu deux vies d'artiste successives, s'élevant chaque fois parmi les protagonistes majeurs qui marquèrent de leur personnalité le temps de l'Art nouveau puis celui de l'Art Déco, aux styles diamétralement opposés.
Puisant son inspiration dans la nature et ayant l'audace d'utiliser le corps féminin comme élément d'ornementation, René Lalique apporte à la joaillerie des renouveaux imprévus. Il n'hésite pas à associer à l'or et aux pierres précieuses des matières jusque là peu utilisées et peu considérées, telles que la corne, l'ivoire, les pierres semi-précieuses, l'émail et bien entendu le verre. A ses yeux, mieux vaut la recherche du beau que l'affichage du luxe… L'esprit reprend le pas sur la matière.
A l'apogée de sa carrière de bijoutier, René Lalique change progressivement de voie et devient verrier. La production de flacons de parfum joue un rôle déterminant dans cette évolution. Créateur éclectique, il conçoit également services de verres, vases, bouchons de radiateur, luminaires, éléments architecturaux…
S'il propose des productions en série, René Lalique ne renonce pas pour autant à la créativité ni à la qualité, bien au contraire. Il perfectionne les techniques, les combine et a toujours à cœur de les compléter par une finition soignée. Estimant que le peuple est le réservoir de l'art à venir, il proclame : il faut mettre à sa portée des modèles qui éduqueront son œil, il faut vulgariser la notion esthétique.
René Lalique, l'inventeur du bijou moderne
Petit garçon aimant passionnément la campagne champenoise où il est né, le jeune René aime à rêver devant cette nature avec laquelle il sait communier. Il aime dessiner aussi. Et il dessine bien. Son talent l'orientera vers la carrière de bijoutier. Ses modèles, il les couche sur le papier. Il empile ses dessins par dizaines de milliers. Le foisonnement des traits de crayon tourne autour du motif pour construire le bijou ; le pinceau pose l'aquarelle en touches vibrantes pour stimuler son aspect magique.
A la faune et à la flore, s'ajoute une autre source d'inspiration majeure : la femme. Allégorie, figure ailée, divinité aquatique, la femme est omniprésente dans l'œuvre de Lalique. Alliée à la nature, mi-femme, mi-animal, elle est souvent mystérieuse, parfois inquiétante, mais toujours dotée d'une troublante sensualité.
A ses débuts, les bijoux avant-gardistes de René Lalique plaisent principalement à une élite intellectuelle et artistique, éloignée des conventions, capable d'apprécier la beauté d'un objet malgré la relative pauvreté des matériaux utilisés. La grande comédienne Sarah Bernahrdt, qui lui commande de nombreux bijoux de scène, et le magnat du pétrole, Calouste Gulbenkian, jouent un rôle déterminant dans l'évolution de sa carrière.
Finalement, celui qu'Emile Gallé présente comme l'inventeur du bijou moderne, René Lalique connaît un triomphe sans égal à l'Exposition universelle de 1900. Son stand fait sensation, ses œuvres novatrices sont unanimement admirées et le voilà promu Officier de la Légion d'honneur. Dès lors, il reçoit des commandes du monde entier, est invité à toutes les manifestations artistiques majeures se déroulant en Europe et aux Etats-Unis…
Qui dit succès, dit également tentatives d'imitation. Lalique est loin d'en être flatté. Inventeur qui ne veut suivre personne, il déteste être suivi. Las d'être plagié, il va progressivement se tourner vers d'autres horizons. Le verre l'attire depuis quelque temps déjà. Une nouvelle carrière se profile…
L'attrait magique du verre
Les premières expérimentations de René Lalique dans le domaine du verre remontent aux années 1890. Les procédés de fabrication des bijoux le familiarisent avec les matières vitrifiables, et c'est sans doute grâce à l'émail qu'il découvre le verre. Le gravant et le sertissant, il l'utilise progressivement pour remplacer les gemmes. Translucide et transparent comme elles, il a l'avantage de pouvoir être conçu et fabriqué en fonction du projet final.
René Lalique crée également de petits objets, vases et sculptures, selon la technique de la cire perdue. Un peu plus tard, il expérimente la technique du soufflage dans un moule, mais un moule précieux, en argent ciselé, restant solidaire du verre qu'il enserre pour devenir monture.
Sa rencontre avec François Coty lui ouvre de nouveaux horizons, l'amenant non seulement à créer mais aussi à produire des flacons de parfum, Une véritable révolution technologique et commerciale s'opère, qui n'aurait pu aboutir sans l'habileté et l'inspiration de l'artiste. Bien que fabriquées en série, ces créations sont incontestablement des œuvres d'art. Une manière de perpétuer la philosophie de l'Art Nouveau qui voulait réconcilier Art et industrie.
Devant leur extraordinaire succès, tous les parfumeurs vont suivre le mouvement. Lalique ne tarde pas à compter parmi ses clients Arys, Corday, Coty, D'Héraud, D'Orsay, Forvil, Gabilla, Gall, Guerlain, Houbiguant, Jay Thorpe, Jean de Parys, Lubin, Molinard, Morabito, Piver, Roger & Gallet, Vigny, Volnay, Worth…
Entrevoyant les extraordinaires possibilités de développement qui s'offrent à lui, René Lalique décide de louer la verrerie de Combs-la-Ville en région parisienne en 1909. Il adapte aux flacons de parfum des techniques de production mécanique. Les procédés qu'il met en œuvre et qu'il cherche sans cesse à perfectionner lui permettant de maintenir une qualité exceptionnelle sont généralisés à tous types de fabrication, y compris la verrerie de luxe.
En 1912 se sachant en pleine possession de ses moyens techniques, il décide de se consacrer de façon exclusive au verre. Il organise alors sa dernière exposition de bijoux et le grand public le découvre maître-verrier.
Sans cesser d'être un artiste, René Lalique est devenu industriel
Sa notoriété de verrier grandissant, l'usine de Combs-la-Ville n'arrive plus à répondre seule à la demande. Aussi, après la Première Guerre mondiale, René Lalique construit-il une seconde usine en Alsace, à Wingen-sur-Moder. Située dans une région verrière traditionnelle, il savait pouvoir y trouver la main d'œuvre qualifiée nécessaire et profiter des mesures incitatives du gouvernement qui cherchait à faire de l'Alsace et de la Moselle retrouvées des vitrines de la France. Si dans un premier temps la production alsacienne est plus particulièrement spécialisée dans la verrerie de table, la fabrication des modèles d'avant guerre se poursuivant en région parisienne, cette distinction va progressivement disparaître.
Au génie artistique et au talent industriel, s'ajoutent des qualités d'homme d'affaire : René Lalique est en effet capable de rallier à sa cause les critiques d'art comme les élégantes de la Belle Epoque, les sages bourgeoises comme les scandaleuses garçonnes des Années folles. Ses créations pour la table figurent en bonne place parmi les cadeaux de mariage. Des compagnies maritimes lui demandent des créer des services. Des vignerons et des négociants en vin le sollicitent également, en particulier Pierre Weissenburger, propriétaire du fameux Clos Saint-Odile à Obernai. Sa réputation lui vaut aussi de nombreuses commandes de personnalités, françaises et étrangères. Dès 1922, un service de table Lalique entre à l'Elysée. C'est encore à René Lalique que la Ville de Paris commande en 1938 un cadeau pour les souverains britanniques en visite : un service et un surtout de table évoquant la mer et la marine.
Mais René Lalique ne s'intéresse pas uniquement aux Arts de la Table. Gabriel Mourey le souligne de façon poétique dans l'introduction du catalogue de 1932 : L'homme qui manie la matière et la dompte à des fins si différentes, qui pare de formes et de décors charmants les demeures humaines, compose pour éclairer nos loisirs et nos méditations des bouquets de lumière et de verre si précieux, revêt les murs de nos intérieurs de si exquises parures et ordonne, pour la plus parfaite joie de nos yeux, et de notre esprit, des décors paradisiaques, est un véritable magicien.
Verre et architecture
C'est à vous, verriers du début de ce siècle, que reviendra l'honneur d'avoir senti et affirmé les admirables ressources qu'offrent à l'architecte et au décorateur, l'emploi de cette matière brillante et discrète à notre choix, solide et complaisante, qui se prête à des combinaisons utilitaires ou ornementales quasi infinies proclame René Lalique en 1925.
Depuis longtemps déjà, il s'était rendu compte des potentialités qu'offrait le verre en matière d'architecture. Son premier grand projet remonte à 1902, avec la création des portes de la façade de son hôtel particulier situé au 40, cours la Reine à Paris.
Prompt à saisir les occasions, il aménage des boutiques, conçoit salons et salles à manger. En 1920, sollicité par la Compagnie des wagons-lits, il crée des panneaux de verre pour orner l'intérieur des voitures de l'Orient-Express. La même année, il réalise des éclairages et des panneaux de verre pour le paquebot Le Paris. Des commandes qui en entraînent de nombreuses autres, y compris dans le domaine de l'architecture religieuse.
Mais c'est en 1925, à l'occasion de l'Exposition des Arts décoratifs et industriels modernes, qu'il crée l'ensemble le plus remarquable, aménageant non seulement son propre pavillon, mais intervenant aussi dans ceux de la manufacture de Sèvres et de la section Parfumerie française. Il a également eu l'honneur de concevoir la porte d'entrée de l'Exposition et surtout la fontaine monumentale, Les sources de France, sur l'Esplanade des Invalides.
Encensé par la critique, acclamé par le grand public, promu au rang de Commandeur de la Légion d'honneur, l'Exposition de 1925 marque véritablement la consécration de sa carrière de verrier.
Aux sources de l'inspiration de René Lalique
René Lalique a eu le don de faire passer sur le monde un frisson de beauté.
Henri Clouzot
Observateur attentif des êtres et des choses, René Lalique a trouvé dans la nature une inspiratrice féconde. Il l'a disséquée et examinée, épiant ses lignes, ses formes et ses structures particulières, cherchant et trouvant l'étincelle d'une vie inspiratrice. Il a scruté les plantes et les fleurs, interrogé la vie aquatique, observé les reptiles et les oiseaux et été fasciné par les insectes. Mais il n'a pas seulement interrogé le sol et le ciel, les plantes et les arbres, la créature humaine, le visage et le corps féminin ont également instillé en lui un souffle créateur.
Son génie provient de sa capacité à adapter et à composer. Il ne copie pas la nature, il ne stylise pas les différents éléments, il crée en transformant. Des créations que font vivre la magie de la matière. Si René Lalique met toute sa sensibilité dans son interprétation, celle-ci se nourrit également des grands mouvements artistiques. En 1900, l'écrivain Pol Neveux soulignait en effet que les chefs d'œuvres des Egyptiens, des Italo-Grecs n'ont jamais été considérés d'un œil plus pénétrant que le sien et l'art des Byzantins, des Florentins et des Japonais ne fut plus jalousement étudié que par lui.
Lorsqu'il s'oriente vers le verre, il dessine des lignes épurées et l'ornement, souvent géométrisé, se décline dans des rythmes nouveaux, à des cadences syncopées, associées à ces années folles lancées dans la vitesse. Mais il sait aussi, au besoin, les adoucir de sculptures de végétaux, d'animaux ou de femmes de conception très naturaliste. Ainsi, au fil du temps, René Lalique a-t-il non seulement eu le courage, mais aussi le talent, d'adapter son inspiration aux nouvelles tendances sans pour autant se départir de sa personnalité.