Daum
Auteur(s) : Christophe Bardin
Le nom de Daum est depuis plus d’un siècle indissociable de celui de Nancy. Pourtant, sa place et son importance n’ont pas toujours été correctement définies. Souvent réduite à des clichés comme une simple imitatrice des œuvres d’Emile Gallé et plus tard de Maurice Marinot, la manufacture est bien plus qu’une verrerie d’art lorraine fabriquant quelques beaux modèles de vases. Elle s’inscrit dans cette histoire industrielle, économique, sociale, politique et esthétique qui débute en cette fin de XIXème siècle et bouleverse en profondeur notre société, son mode de fonctionnement et de production.
Parler de Daum c’est alors essayer de comprendre comment une entreprise produisant de la gobeleterie ordinaire et des boules de verre devient, par la grâce d’une poignée d’homme, une verrerie d’art reconnue. C’est aussi découvrir un cheminement long et complexe qui en fait à la fois une manufacture prospère et un des acteurs majeurs des mouvements d’arts décoratifs des XIXème et XXème siècles, de l’Art jusqu’à aujourd’hui.
Cette longévité de la manufacture, associée à une renommée jamais démentie s’explique en partie par son mode de fonctionnement. À la vision de l’artiste unique devant ses fours se substitue la réalité d’une manufacture de cinq cent personnes à la direction bicéphale : un partage des tâches entre une gestion administrative, soucieuse de rentabilité et un département artistique.
Quand Jean Daum rachète la Verrerie de Nancy en 1878 celle-ci n’est pas une verrerie d’art. Elle produit essentiellement du flaconnage, de la gobeleterie et des bobèches. Elle le devient, à la fois par opportunité et nécessité, sous l’impulsion d’un des fils de Jean Daum, Antonin, vers 1891. À la mort du père, Jean Daum, cohabitent à la tête de la verrerie les fils, frères et neveux. Certains d’entre eux (Antonin et Paul) assument la direction du département artistique quand les autres travaillent à la bonne marche générale de l’entreprise. La création proprement dite est l’œuvre de collaborateurs embauchés et (ou) formés par l’entreprise parmi lesquels on peut citer : Jacques Gruber, Henri Bergé, Emile Wirtz ou Charles Schneider. Il faut y associer également les principaux ouvriers : Eugène Gall, Brutus Dammann, Adolphe Claude, Emile Toussaint, Paul Racadot, Sévère Winckler, Emile Dufour etc., les verriers, graveurs, décorateurs qui assurent la production. Grâce à cette disposition, alors que la disparition d’un artiste signifie souvent l’arrêt de son œuvre, ni la mort des deux Jean, ni celle d’Auguste et d’Antonin ou Paul n’affectent le succès des modèles Daum.
Pour créer et produire, l’entreprise s’appuie continuellement sur les réfé-rences des époques traversées : lotharingisme, japonisme, exotisme, nature, géométrie entre autres, largement diffusées à la fois par les artistes et industriels et relayées dans les nombreuses revues et documents édités. À côté de pièces hors séries ou d’expositions, la plus grande partie des pièces décorées, désignées sous le terme « fantaisie » sont vendues sur catalogue, au travers de maisons de détaillants et de grands magasins, afin de toucher un large public. Pour l’entreprise, il s’agit d’une production courante « d’objets d’art de prix moyen et dans le goût du jour nécessitant un prix de revient bas ». Effectivement, pour cette fabrication qui fait leur renommée par sa diffusion, la manufacture est at-tentive à deux aspects : la mise en œuvre et la vente, c’est-à-dire le prix de revient des pièces et le goût des clients.
Le succès des modèles Daum ne vient pas d’innovations stylistiques ou techniques marquantes, par contre la grande qualité des pièces produites à tous les moments de son histoire conjuguée à la compréhension très juste de son épo-que fait de la manufacture un acteur incontournable des arts décoratifs. Dès la mise en place de l’atelier artistique, la volonté de l’entreprise sera de parvenir à réconcilier l’art et l’industrie avec ce paradoxe d’une verrerie où les procédés de fabrication ressortent de l’artisanat et où la machine est singulièrement absente.
Christophe Bardin