Jardin de Cristal
Les orchidées sur les vases de Gallé Les orchidées sur les vases de Gallé

Quand l'évolution des orchidées inspirait Gallé

Auteur(s) : François Le Tacon et Jean Pertuy


A plusieurs reprises déjà, nous avons souligné l’intérêt d’Émile Gallé pour les orchidées. Indigènes ou exotiques, elles apparaissent dans ses oeuvres comme des complices favorites, partageant sa vie, ses joies, ses peines, ses interrogations, ses choix, ses pensées les plus intimes sur l’amour, la mort, l’absolu. L’artiste, apôtre du symbole, et la plante finissent par s’exprimer l’un et l’autre, l’un par l’autre.
Les premières rencontres de Gallé avec les orchidées datent de ses excursions botaniques avec Charles François Guibal, le grand-père de son ami René Zeiller. Il était encore au lycée et n’avait que treize ans. Elles correspondent à l’époque où Charles Darwin élabore sa théorie de l’évolution des espèces et s’apprête à décrire l’ingénieuse séduction des insectes par l’orchidée dont la germination des graines gardera longtemps encore son mystère. L’efficiente beauté de ces plantes étranges n’allait pas seulement tenter le poète, mais aussi interpeller le botaniste qui va se pencher sur les orchidées lorraines afin d’apporter sa contribution à la compréhension de l’évolution du monde vivant. Initié par son maître Dominique Alexandre Godron aux problèmes posés par les anomalies des espèces et fasciné par les théories de Charles Darwin, Gallé n’aura de cesse de découvrir les mystères de l’évolution.
Cette démarche nous a valu un manuscrit, rédigé de 1886 à 1903, dans lequel Gallé rassemble ses notes de travail, concernant en partie les orchidées du genre Ophrys "qu’il affectionne particulièrement" nous confiait Émile Nicolas. Il en étudie les variants,
les anomalies et les hybrides. En transcrivant ses observations dans ses oeuvres, l’artiste veut nous faire partager les émotions d’une quête qu’il mènera toute sa vie, avec parfois l’intuition d’un visionnaire.

LES OPHRYS DE LORRAINE, VARIANTS, HYBRIDES ET ANOMALIES, SCIENTIFIQUEMENT ETUDIES PAR GALLE
Il peut être utile de rappeler que l’histoire de l’évolution se fait par des approches différentes.
L’étude des formes du passé et des espèces disparues a permis aux paléontologues de jeter les premières bases. La comparaison entre elles des espèces encore vivantes a permis de les classer, d’établir les relations qui pouvaient exister entre elles, autrement dit d’établir les premiers arbres de la vie.
Ces reconstitutions phylogénétiques, basées d’abord sur l’observation, sont maintenant en plein essor grâce à l’utilisation des outils moléculaires qui permettent d’utiliser les informations fournies par l’ADN. Enfin les mécanismes de l’évolution deviennent plus clairs par la comparaison des génomes des diverses espèces qui sont maintenant séquencés. Gallé ne possédait évidemment pas ces outils, ce qui ne l’a pas empêché de comprendre luimême, le premier ou un des premiers, le rôle que les variations ou mutations, qui apparaissent brutalement dans le patrimoine génétique, avaient joué dans l’évolution. Il a ainsi précédé de dix ans Hugo de Vries, le grand savant hollandais, considéré comme le père du mutationnisme. En 1902 et 1903, ses recherches sur les orchidées lorraines ont mobilisé une part importante de l'énergie d'Émile Gallé. Il sent ses forces le trahir et veut, avant de mourir, mener à bien ses recherches sur les plantes qui le passionnent le plus. En 1903, ne pouvant plus lui-même récolter les échantillons, il continue à décrire ceux que ses amis ou parents lui apportent (Paul Couleru, Paul Nicolas, Émile Nicolas et Gaston May). Chaque échantillon est décrit soigneusement, observé au microscope si nécessaire et dessiné par Émile Gallé lui-même. Les échantillons sont ensuite séchés et conservés avec les notes manuscrites. Si certains ne peuvent être correctement identifiés, ils sont envoyés à des collègues comme par exemple Max Schulze à Iéna. Pour la publication, les planches sont dessinées par Paul Nicolas, Auguste Herbst ou Louis Hestaux. Émile Gallé en supervise la réalisation : "Nicolas, Veuillez revoir votre planche en couleur ; il manque un dessin montrant si le labelle a une dent, et une figure développant le casque, les organes sexuels" (note d'Émile Gallé, 1902).
Ce manuscrit, constitué de plus de cent feuillets, décrit avec minutie les nombreuses variations et les hybrides que l'on rencontre notamment dans le complexe d'Orchis militaris. Il est accompagné de nombreux exsiccata, ainsi que de planches en couleur de Paul Nicolas ou d'Auguste Herbst et de plusieurs photographies en noir et blanc. Il débute par des considérations sur la phylogénie des orchidées fondées sur des références bibliographiques ou des idées personnelles. Pour qu'il y ait évolution, c'est-à dire passage d'une espèce à une autre, il faut qu'il y ait possibilité de fécondation croisée, mais aussi autofécondation pour que certains caractères puissent se conserver. Émile Gallé commence donc par une étude des mécanismes de la fécondation chez les orchidées, et plus particulièrement par l'étude de l'autofécondation chez Ophrys apifera Huds. Émile Gallé a étudié scientifiquement les cinq espèces d’Ophrys lorrains et s’est inspiré de deux d’entre elles dans son oeuvre artistique.
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